Chez Annie et Michel

Chez Annie et Michel

Soir sur la Dronne

Au jardin de la Maison des chants à Fargues, près de Coutras.

Le temps se découvre, le ciel étonné écarte les nuages pour nous regarder en ce jardin qui fut un des haut-lieux de la culture, il y a quelques années encore seulement, en cette province de Montaigne et de Montesquieu ainsi que l'avait bien décrite France-Yvonne Bril. Cette maison accueillit avec discrétion1 tout ce que la France comptait d'artistes de renom...

La soirée débute dans la cour d'entrée, sous les tilleuls. Nous nous retrouvons là une centaine d'élus, assis en demi cercle.

Un sous-préfet aux champs ranima l'antique tradition des discours avant que ne s'élève, en première partie, la voix suave et délicate d'Hermine Huguenel. Accompagnée par son amie Isabelle Loiseau, Hermine nous mena sur les ailes du rêve. Chants d'humour ou de tendresse — la tendresse est prégnante dans toute l'oeuvre de Sauguet, poète des bords de Dronne. D'abord Fantomas, puis la Berceuse créole extraite du Plumet du colonel, et Mille-neuf-sentimental sur un texte de Raphaël Cluzel. À ce moment précis, tel un signe, deux d'une multitude de martinets — qui avaient entrepris un autre concert joyeux tout en polytonalité — se croisèrent au-dessus de la scène, et leurs ailes étincelèrent dans le couchant. Henri et Raphaël, dans le ciel enfin limpide (« ...la voûte bleue parut soudain dans un état de nudité2...»), assistaient éblouis à une résurrection. Suivirent la Chanson du promeneur, Petite écuyère, Le Chemin des forains, l'air du jardinier des Caprices de Marianne transposé pour mezzo-soprano. Ces mélodies furent entrecoupées de pièces pour piano extraites de Près du bal, en heureuse harmonie avec le chant.

 

Seconde partie littéraire. Discret, réservé, en retrait, l'écrivain Pascal Quignard lisait lui-même deux de ses textes. Le premier inédit, tout empreint d'Aphroditè, « déesse née de l'écume », avait trait à la musique omniprésente chez cet artiste... N'est-il point l'auteur de La Leçon de musique, Tous les matins du monde, La Haine de la musique ?

Le silence mua en recueillement. Cent muets aux aguets du souffle de l'écrivain.

«L'autre royaume3», ce conte d'un malheureux maître-pêcheur, entre rêve, cauchemard, imaginaire, un peu à la manière de l'univers de Jules Supervielle, nous envoûta jusqu'à son terme sidérant et cruel : « ...à qui s'adresse l'amour de ceux avec qui vous vivez ! »

Pascal Quignard « ...écrit pour survivre.... parce que c'était la seule façon de parler en se taisant4... ».

 

À l'arrière de cette chartreuse idéalement restaurée, le jardin côté Dronne. Du tracé de Jacques Dupont, peintre, décorateur de théâtre, grand ami de Sauguet, reste la rectitude à la française. Les rosiers ont laissé place à de blanches et mauves lavandes, encerclées de buis. Une perfection paisible soulignée par les vasques aux tons grèges. L'allée centrale se prolonge à travers la pelouse dans la perspective d'un bassin de pierre carré ou la vie aquatique garde tous ses droits. Figuier et cognassier rappellent la rusticité et les parfums du verger d'antan.

Livres, rafraîchissements et conviviales conversations animèrent l'après « Soirée littéraire et musique » préambule d'un Festival dans les jardins girondins, qui recevait ce soir-là un idéal baptême, par la grâce de la directrice de l'association Permanences de la littérature5 et de nos très charmants hôtes — actuels propriétaires de la Maison des chants — fidèles à perpétuer le souvenir d'une vie heureuse et paisible qui fut celle de cette demeure riche d'un passé éblouissant autant qu'émouvant.

 

Jean Alain Joubert 15 juillet & 5 août 2007

 

 

 

 

Contrairement à Paris, à Fargue, Sauguet vivait caché. «Vivre caché — late — disait Lucrèce. Larvatus, disait Descartes ». Ibid., p. 11.

Pascal Quignard, Les Ombres (Paris : Folio, Gallimard, 2002), p. 47. Ibib., chapitre LUI, p. 187.

Pascal
Quignard, Le nom sur le bout de la langue (Paris : Folio, Gallimard, 1993), p. 62.

Permanence de la littérature, 12, rue Gambetta, 33230 Coutras (site : www.permanencesdelalitterature.fr)



28/11/2014
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