Chez Annie et Michel

Chez Annie et Michel

Paul Nizan, l’émergence du surhomme

Paul Nizan, l’émergence du surhomme

 

A mon camarade Mathieu, pour ses trente ans

 

 

Ce sont les maîtres des hommes qu’il faut combattre et mettre bas.

Les belles connaissances viendront après cette guerre.[1]

 

La liberté est un pouvoir réel et une volonté réelle de vouloir être soi.

Une puissance pour bâtir, pour inventer, pour agir, pour satisfaire

 à toutes les ressources humaines dont la dépense donne la joie.[2]

Paul Nizan, Aden Arabie

 

 

 

Je me souviens du 8 février 2011, de ce cadeau inattendu de Mathieu, ce jeune inspecteur du travail, arrivé chez nous à l’âge de 24 ans. J’étais désormais retraité, depuis le mois de juillet 2010, mais j’étais devenu CGTiste peu avant la fin 2009, le rejoignant lui et quelques camarades dans une rébellion contre la réforme et le délitement de nos services. Cela faisait mauvais effet, le « chef du personnel » adhérant en fin de parcours professionnel à ce syndicat qui se signalait par un ton vif, incisif, peu flatteur vis-à-vis d’une hiérarchie engagée comme un seul homme dans un consensus d’une lamentable lâcheté ayant pour objectif de démolir l’indépendance de nos services, trop voués à la défense des droits des salariés, constamment bafoués. Désormais seul devait compter le marché ! La renonciation à toute résistance se faisant à grand renfort de subsides. Ainsi « l’élite » décrite par le philosophe Alain (Émile Chartier) usée par ses génuflexions, par l’octroi de gratifications avantageuses et d’avancements, ressemblait à une cohorte de courtisans, cauteleux, défaits… à de vieux renards pris dans la nasse de l’avidité et du conformisme ! « Ils sont là pour arrêter les hommes fidèles à bien des vieux espoirs, ils sont là pour écraser les uniques défenseurs de l’avenir des hommes »[3]. Consolation à leur désertion, ils arborent « des rubans à leurs revers comme de vieux gendarmes retraités »[4].

Et sans l’arrivée chez nous de ces jeunes intrépides, probes et intègres, j’aurais vécu, au départ du monde des actifs, une gabegie, une débâcle de tout ce que j’avais connu et appris à aimer.

 

Mes amis libraires disent qu’ils n’ont jamais tant vu de livres dans une maison. Certes, je les ouvre tous, puis les abandonne assez vite au profit d’une activité, d’une nécessité, d’un nouvel achat, de la rédaction d’un texte… Malgré cette surabondance, Paul Nizan m’est inconnu ! Mathieu, loyal, taiseux, sait ce qui pêche chez son vieux camarade et édulcore encore son engagement, alimente ses hésitations. Mathieu exige de lui-même et de ses camarades de payer comptant, sans regret, le prix de la dignité et de l’honneur.

Le récit d’Antoine Bloyé se déroule pour l’essentiel à Périgueux, dans des paysages, des lieux, que je connais depuis mon enfance. (Périgourdins, nous ignorons que la chanteuse Francesca Solleville est née à Périgueux, que Paul Nizan a vécu sa jeunesse chez nous … sauf peut-être quelques initiés… oui, plus tard, j’en rencontrerai !)

Alors cet Antoine Bloyé, vais-je le lire jusqu’au bout ?

Saisi par le caractère lugubre, ténébreux des premières pages qui se situent loin de Périgueux, au moment de la fin de la vie d’Antoine Bloyé, « c’était une maison où il y avait un mort »[5] et la description grimaçante du cirque des conventions sociales : « Le vicaire cessa de rire : le rire tomba de son visage comme un masque de carnaval, son visage laissa éclater avec une grande bassesse le mépris d’un marchand pour un chaland qui refuse sa marchandise »[6], ma curiosité était piquée au vif.

Je jubilais à la lecture de la description du cimetière, cette autre grande ville, avec ses « squelettes de banquiers, d’armateurs, de généraux, de femmes du monde qui reposaient au fond de ces reliquaires… »[7] Voilà ce que j’avais toujours ressenti, mais ici exprimé si cruellement, irréfutablement, par Nizan. Un trait tiré sur l’insignifiance des coteries des classes sociales. Lorsque le corbillard de Monsieur s’avance, perdure encore une illusion de différence de classe sociale, mais en terre s’alignent les néants les plus exceptionnels, influents ou redoutés.

Puis « Dieu, c’est la même chose que le hasard et les gouvernements. C’est tout ce qui écrase »[8]. En quelques mots se résumait le temps de ma jeunesse entière vouée aux inquiétudes religieuses, confessionnelles, soumission ridicule à un dieu aveugle et muet, à des conceptions réfutant la vie elle-même. « Personne à adorer, à fléchir en priant, à remercier par des offrandes. Dans cette absence des dieux et des anges, j’étais dépouillé des symboles de la piété et des lois, des catéchismes, des cultes, des mots d’ordre »[9], exultant d’être délivré des « verroteries de la Religion »[10].

Le jeune Antoine Bloyé avait connu une fascination : « une sorte de fièvre attirait vers les quais, les chantiers, les échafaudages, les hommes en quête d’ouvrage et les capitaux en quête de profits…. Antoine vivait ce grand remue-ménage de fondation ; il était entraîné par la croissance de cette ville : dans une époque où les hommes mûrs s’abandonnaient à l’ivresse de construire, les jeunes gens se laissaient émerveiller à moindre frais »[11].

Nous subissons tous un envoûtement pour une forme ou une autre de la réussite, éducation et mirage des années 70 ! Comme Antoine, j’avais en attente – certes sur le tard, car par trop rebelle et irrévérencieux – « …dans mon cartable… un diplôme en blanc de bourgeois »[12]. J’« espérais que par la culture je ne serais point méprisé. Cette illusion me faisait oublier cette idée qui n’est pas bourgeoise, qu’un homme vaut un homme »[13]. Ainsi, « Je faillis être de peu bourgeois. Je fus candidat à la bourgeoisie. Je suis aujourd’hui ce mauvais exemple, ce mauvais clerc, un bourgeois qui trahit la bourgeoisie au moment même d’y pénétrer… »[14]. Pourquoi trahirais-je les hommes dont je viens ? « Un pas en arrière et je suis de plain-pied avec eux, je marche à leur pas, je suis dans la tradition sévère du prolétariat… »[15].

 

La contamination de l’esprit bourgeois n’est point un vain risque[16]. André Maurois, écrivain résident, des années durant, en son château proche d’Excideuil en Dordogne, en est, selon Nizan, une des plus sournoises et perfides émanations. En définitive, tout son art consiste à conforter tout ce qui statufie l’ordre moral en dispensant le faux « …bon grain dans des têtes plus molles que la boue »[17].

Observons l’analyse que Nizan fait du processus d’insidieuse déliquescence que dissimule une aimable politesse : «  Il ne pense qu’après que des autorités ont pensé. Il tremble d’être un jour original, de réfléchir par lui-même […] Quand il redescend sur la terre, il trouve finalement qu’elle est assez aimable pour un homme comme lui, qui a de la lecture, des revenus et le sens du relatif. »[18] « La littérature bourgeoise est aujourd’hui une « flatterie ». M. André Maurois est l’un des maîtres de cette flatterie. […] C’est le monde où les vérités sont apprivoisées comme des chiens distingués que des dames promènent. […] L’intelligence de M. Maurois est remarquable par ses propriétés : elle reste à la surface, elle ne veut jamais saisir, absorber la réalité, parce qu’elle la fuit, la redoute. Elle effleure le monde. […] Tel est le monde auquel M. Maurois n’a pas cessé de rêver. C’est un monde « patriarcal » de la guerre, de la concurrence, où un État providentiel met les polices au service des industriels[…] Le libéralisme est mort. Il va bien falloir devenir fasciste. M. Maurois est trop poli pour dire le mot : il se contente d’évoquer la chose. Et le bonheur qu’il esquisse à la fin, c’est un petit bonheur tranquille, respirant modestement dans un fascisme de val de Loire, d’Île de France… »[19] Fascisme édulcoré, feutré, délice des prudents !

 

Trouble fête, Nizan possède, jusqu’au vertige, l’art de démasquer les mauvaises intentions. Sans trêve, il nous tend, le miroir de nos distorsions. Il est de ces rencontres majeures qui sauvent d’une vie frelatée, empruntée. En 1962, Max-Pol Fouchet avouait : « Je ne suis pas fort pour les confidences […] il faut pourtant que je vous en fasse une : à ma grande honte, je n’avais jamais lu, jusqu’à ces jours derniers, Paul Nizan. Nizan c’est un jeune homme en colère, en colère contre toutes les mutilations qu’impose le monde dans lequel il vit, et je ne vois pas pourquoi il serait d’un autre avis aujourd’hui… Il est en colère contre les philosophes […] qui parlent de l’Homme avec un grand H, mais jamais de l’homme avec un petit h, des hommes qui meurent de faim, qui meurent assassinés dans les guerres ou tabassés tout simplement dans tous les commissariats de police du monde. Il est en colère contre les grands écrivains bourgeois libéraux de son temps […] Nizan, et bien, c’est quelqu’un qui est là pour réveiller. C’est pour ça que je vous conseille de le lire et peut-être que vous me direz : “ce jeune homme que vous avez présenté, pourquoi est-il si désagréable avec nous ? » Et bien, c’est parce qu’il est désagréable qu’il faut le lire, les écrivains bien élevés nous n’en manquons pas, mais ce qu’il nous faut, ce qui nous manque, ce sont des écrivains désagréables” »[20].

Nizan conscient du mensonge institutionnel, des supercheries politiques, des rapts et des crimes de toute une classe dirigeante, nous invite à le rejoindre dans une fronde contre les usurpateurs et leurs laquais. « Nizan, c’était un trouble-fête. Il appelait aux armes, à la haine : classe contre classe ; avec un ennemi patient et mortel, il n’y a pas d’accompagnements ; tuer ou se faire tuer : pas de milieu. Il avait répété toute sa vie, avec une gracieuse insolence, le regard baissé sur ses ongles : ne croyez pas au père Noël… »[21] Nous avons aujourd’hui perdu tous sens de l’intégrité. La corruption, le compromis, « le savoir composer avec » s’exercent presque systématiquement au bout de nos fugaces réflexions. La tisane soporifique de l’éthique bourgeoise est devenue le filtre des ardeurs indécentes et criminelles du libéralisme. Nizan nous secoue, nous réveille, nous arrache à notre torpeur, à notre désertification du réel, à cet avoir qui nous possède tel un démon vorace, insatiable, consumant tout esprit de liberté, de dignité en nous. Il nous convie à une douloureuse, mais très salutaire lucidité. Il nous appelle à vivre en Homme et non en valetaille soumise, mitonnant secrètement rage et amertume, rêvant d’une revanche exemplaire, miroir exact de ce que l’on endure aphone, vaincu, et que l’on pourrait enfin faire subir bruyamment aux oppresseurs ! Le propos et la manière d’être de Nizan était tout autre, il « …militait pour sauver sa vie […] Il ne restait que la révolte… puisque tout trahissait les hommes, il préservait ce peu d’humanité qui reste en disant non à tout »[22].

« …Il fallait, en tout cas, ruiner l’ordre établi… »[23]

 

Décembre 2013 & janvier



[1] Paul NIZAN, Aden Arabie, Paris, La Découverte/Poche, 2002, p. 108.

[2] Ibid., p. 87.

[3] Paul NIZAN, Les chiens de garde, Marseille, Agone, Contre-feux, 2002, p. 120.

[4] Paul NIZAN, Aden Arabie, Paris, La Découverte/Poche, 2002, p. 58.

[5] Paul NIZAN, Antoine Bloyé, Paris, Les Cahiers Rouges Grasset, 2008, p. 23.

[6] Ibid., p. 34.

[7] Ibid., p. 39.

[8] Ibid., p. 45

[9] Paul NIZAN, Aden Arabie, Paris, La Découverte/Poche, 2002, p 98.

[10] Jean-Paul SARTRE, préface de 1960 pour les Éditions François Maspero à Aden Arabie, Paris, La Découverte/Poche, 2002, p. 26.

[11] Paul NIZAN, Antoine Bloyé, Paris, Les Cahiers Rouges Grasset, 2008, p. 63. On pense ici au « … rêve imbécile de vos pères… » de Georges Bernanos, « Révolution et liberté », La liberté pour quoi faire ?, Paris, Gallimard, Folio essais, 2002, p. 149.

[12] Jean-Paul SARTRE, préface à Aden Arabie de Paul Nizan, Paris, La Découverte/Poche, réédition, 2002, p. 29.

[13] Paul NIZAN, « Secrets de famille » 1931, Articles littéraires et politiques, volume I (1923-1935), Nantes, Éditions Joseph K., 2005, p. 134.

[14] Ibid., p. 132.

[15] Ibid., p. 133.

[16] « […] Il peut y avoir des « bourgeois » tout aussi bien parmi les nobles que parmi les ouvriers et les pauvres. Je reconnais le bourgeois non point à son costume et à son niveau social, mais au niveau de ses pensées, et, pour simplifier, j’appellerais bourgeois « quiconque pense bassement » […] a la haine du gratuit, du désintéressé, de tout ce dont il ne peut se servir. Il ne saurait admettre l’art ou la littérature qu’utilitaires, et hait tout ce qu’il ne peut s’élever à comprendre. », André GIDE, Journal, une anthologie (1889-1949), Paris Gallimard Folio, 2012, p. 367 et 368.

[17] Paul NIZAN, « Présentation d’une ville », Paul Nizan intellectuel communiste, I, Paris, FM/Petite collection Maspero, 1979, p. 162.

[18] Paul NIZAN, Articles littéraires et politiques, volume I (1923-1935), Nantes, Éditions Joseph K., 2005, p. 206, 207.

[19] Ibid., p. 409-412.

[20] Max-Pol FOUCHET, Lecture pour tous, 1967, document INA, repris dans Les Nouveaux Chiens de garde, film documentaire réalisé par Gilles Balastre et Yannick Kergoat, 2012).

[21] Jean-Paul SARTRE, préface de 1960 à Aden Arabie de Paul Nizan, Paris, La Découverte/Poche, réédition, 2002, p. 8.

[22] Ibid., p. 50-51.

[23] Ibid., p. 19.



14/04/2015
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